Du Mont-Blanc à la Grande Muraille

Le deuxième voyage, 2013-2015

Mars 2013. Douze ans après un premier voyage Sur la route du lait, il est grand temps de repartir. Direction l’Est, encore, et dans les mêmes conditions que la première fois : un véhicule équipé de façon à nous permettre d’y vivre, mais aussi d’accéder aux endroits les plus reculés à la rencontre des bergers, nomades et petits éleveurs. Le fil conducteur de notre voyage, celui qui va lui donner son sens, reste le même : le lait.

En chemin, nous sommes allés frapper à la porte de quelques-unes des familles qui nous avaient accueillis en 2002. Nous avions apporté en cadeau notre premier livre, et avec lui la réponse aux questions que toutes avaient posées : « que ferez-vous des photos que vous prenez ? de ce que vous écrivez ? »

Deux années ou presque, à regarder vivre des hommes et des femmes, des femmes surtout, dont l’unique préoccupation, jour après jour, est de pourvoir aux besoins essentiels : nourrir sa famille et ses animaux, se procurer de l’eau et de quoi faire du feu pour se chauffer et cuisiner.

Au fil des rencontres, nous passerons beaucoup de temps à décrypter les transformations laitières pour nous rendre compte que, souvent, elles se jouent allègrement des frontières. Ces femmes fabriquant le kurut dans le désert iranien, les voici, les mêmes, en Mongolie où elles posent l’aarul sur le toit de leur yourte, les voilà encore en Arménie, gardant précieusement dans un morceau de rideau les boules de choratan pour l’hiver. Était-ce ici ou là-bas ces sacs de yaourt qui s’égouttaient accrochés à la poignée d’un radiateur, devant la porte de la maison ou à une branche d’arbre ? La crème épaisse remontée à la surface du lait après la nuit, c’était en Iran, c’est au Tadjikistan mais ce sera aussi en Mongolie. Rowqan iranien, sari maï kirghize, ghee indien ou népalais, šar tos mongol, il était partout, le si précieux beurre clarifié, l’aboutissement ultime de toutes les transformations.

Ronde étourdissante de transformations laitières, menée essentiellement par les femmes. Femmes du lait, femmes de courage aux mains fortes, habiles à traire, à pétrir le pain ou le yaourt égoutté, à étirer le fromage, façonner la bouse, à prendre soin de leurs enfants. Parfois épaulées par les hommes, souvent chargés du troupeau, de la tonte et des travaux de force, parfois seules lorsque les maris, travailleurs de l’ombre, se sont exilés là où le travail a bien voulu d’eux. Toujours entourées d’enfants trop vite grandis, fillettes élevées en futures épouses corvéables à merci, garçons espiègles et débrouillards, conscients de leur importance et de leurs privilèges.

 

Voir « Voix lactées », le livre écrit après le deuxième voyage


Voir le premier voyage